J’ai sillonné le Québec afin de découvrir ceux que j’appelle affectueusement « mes gosseux » et je me suis penché particulièrement sur ma région natale. À travers 40 ans de collectionnement, j’ai rencontré des centaines d’artistes populaires et développé une expertise sur le terrain. Je vous livre ici ma vision de l’art du peuple à travers ma lunette de Gaspésien.

Adrien Levasseur
Collectionneur, auteur de plusieurs publications sur l’art populaire
et originaire de Sainte-Anne-des-Monts

La Gaspésie a toujours été reconnue comme une région d’attraits touristiques. Que de couples sont venus en voyage de noces pour en faire le tour et voir de près le rocher Percé! L’attrait de la mer, de ses vagues et des falaises qui longent la péninsule a attiré nombre de visiteurs et continue d’influencer le touriste lorsqu’il s’agit de choisir un endroit pour les vacances.

Dans les années 1950, nombreux sont les enfants et les adultes qui, postés sur le bord de la route 132, offrent aux voyageurs des petits bateaux à 50 sous l’unité et, parfois, un peu plus cher. C’est un peu comme ça qu’a débuté, dans cette belle région, de façon non officielle, l’art populaire sur le plan de la sculpture. Nourris par un touriste friand de souvenirs, ces petits bateaux ont pris le large pour jeter l’ancre dans divers ports des villes du Canada et d’ailleurs. Je me souviens de ces vendeurs, ces enfants, parfois par groupe de deux ou trois avec leur gros chien attelé sur un « banneau » (petite charrette) du temps. Exposés souvent en plein soleil, au détour d’une courbe, du plus haut de leurs bras, ils braquaient des bateaux en arrêtant les autos pour vendre ceux fabriqués par le paternel.

L’art du peuple
Ils l’ignorent, mais ces gosseux du temps créent des œuvres d’art populaire. Ils passent leur hiver à fabriquer ces petits bateaux qui les aideront l’été venu à arrondir leurs fins de mois si la pêche n’est pas à son meilleur. Pour plusieurs, cette production de petits bateaux les amène à faire autre chose, tels des oiseaux, des poissons et quoi encore! L’art populaire, c’est l’art du peuple, c’est un art simple. Au début du siècle, c’est un art pratique. On fait des tables, on sculpte des tabernacles, on fabrique des jouets aux enfants, on s’amuse à créer, à se divertir. Plus souvent qu’autrement, on ne les vend pas, on les offre en cadeau ou on les garde pour l’utilité familiale. Il va de soi que, pour certains, ces petits bateaux ont eux aussi une fin utile, ils aident la famille à passer à travers la misère.

L’art populaire a évolué avec son temps. D’une terminologie de « gosseux », on est passé à une expression plus raffinée « d’artistes populaires ». Ils sont autodidactes, possèdent souvent une formation collégiale ou universitaire, pratiquent une profession libérale, connaissent l’art, mais ne l’ont jamais pratiqué. Souvent, une petite lumière clignote en eux, mais ils attendent avant de passer à l’action. Généralement, l’attente est longue. La retraite donne à plusieurs l’occasion de se lâcher « lousse » et de créer. Il y a aussi, en parallèle, ces jeunes qui débordent d’idées créatrices et qui ne patientent pas aussi longtemps avant de passer à l’action. Fréquemment, le jeune est influencé par sa famille, ayant vu ses parents créer pour le plaisir, le loisir et, parfois, pour le besoin, et il poursuit ainsi la tradition.

Dans ce sillon de l’évolution où le modernisme nous entraîne, l’art populaire continue de se définir comme l’art du peuple, un art qui n’est toujours pas encore enseigné, j’oserais dire même mentionné dans nos universités, un art qui n’est pas paramétré et qui ne se définit que par sa création. Pour certains, il évoque de vieux souvenirs enfouis dans leur subconscient que l’occasion donne la chance de réaliser en les folklorisant et en laissant aller leur imaginaire et leur fantaisie. Ainsi, il ne serait pas surprenant par exemple qu’un quidam sculpte une vache rose avec des boucles d’oreilles et du « cutex » sur les sabots ou encore avec une paire de lorgnons. Il est certain que cette vache n’a jamais existé, mais, dans la tête de l’artiste, elle a pris forme. Pour le collectionneur, elle sera vite convoitée.

Du dépouillement au collectionnement
Il y a, dans les années 1960, un balayage assez radical par les « pickers », aussi appelés « ramasseux » ou revendeurs, qui arpentent les campagnes gaspésiennes pour les dépouiller de leurs antiquités à des prix dérisoires. Celles-ci prennent souvent la route vers les États-Unis. Toujours en parallèle, l’avènement et l’éclatement de l’art populaire à la fin des années 1900 et au début des années 2000 font éclore et sortir au grand jour les collectionneurs. Préalablement, il y avait bien des collectionneurs, mais aussi discrets que peu nombreux. Il y avait, je crois, une certaine gêne de s’afficher tout comme le « gosseux du temps » qui se terrait dans sa cave ou dans son garage. Aujourd’hui, les collectionneurs sont nombreux à se tourner vers cette forme d’expression artistique. L’art populaire est devenu moderne, les designers s’en servent pour mixer leur décor moderne avec de l’art populaire ancien et/ou contemporain. Malgré ce phénomène, les ramasseux poursuivent de façon plus discrète leur tournée, mais les antiquités sont de plus en plus rares dans les régions rurales.

Des créateurs diversifiés
En art populaire, la création rejoint toutes les classes de la société sans distinction d’ethnies, de professions ou de sexes. Toutefois, on a la forte tendance à attribuer ce rôle à des hommes. Oui, c’est vrai pour quelques générations passées, mais, aujourd’hui, les femmes font elles aussi des sculptures populaires, lesquelles diffèrent peu de celles des hommes. Il y en a une qui, selon moi, a marqué de façon toute discrète l’art populaire gaspésien : Madeleine Lizotte-Boucher, dite Mado (photo ci-contre), de Madeleine-Centre. Elle a été une pionnière en ouvrant sa petite boutique face à la mer où elle vendait ses propres créations et celles de son mari.

Mes nombreux voyages autour de la Gaspésie m’ont permis de découvrir des êtres attachants par leur personnalité tout comme par leurs créations. J’ai reçu d’eux un accueil bienveillant, plusieurs m’ont raconté leur vie, à travers leurs joies et leurs misères, évoquant surtout la joie qu’ils éprouvent à créer les objets qui leur plaisent. Ces artistes contribuent à enrichir notre patrimoine par leur production et ont sans doute permis de stimuler la relève. Nommons, à titre indicatif, certains de ces créateurs de notre région dont plusieurs de leurs œuvres sont dans des musées : Léo Lapierre de Gaspé, Magella Normand de Cap-aux-Os, Honoré Hunt de Pabos Mills, les frères Émilien et Réjean Bernier de Cloridorme, Réjean Pipon et Pierre Bougie de L’Anse-au-Griffon, Léonce Durette de Saint-Ulric, Valmont Bélanger de Matane, Steve Chiasson et Normand Chevarie des Îles-de-la-Madeleine, Raynald Cullen de Carleton, Yvon Côté de Grande-Vallée et combien d’autres encore… La Gaspésie est sans doute l’une des régions au Québec où l’art populaire s’est le plus développé, elle poursuit son émancipation, mais sur une moins grande échelle.

Si la Gaspésie est une région phare pour la sculpture, il est bon de noter que, dans ce coin de pays, les gens ont un sens de la débrouillardise peu commun. Alors, pas surprenant de retrouver de magnifiques courtepointes toutes cousues à la main qui viennent réchauffer les familles dans leurs chaumières. Plusieurs musées, particulièrement le Musée canadien de l’histoire à Gatineau, conservent dans leurs voûtes de très belles courtepointes provenant de femmes gaspésiennes. Cette pratique du « fait maison » se transmet de mère en fille et de père en fils, établissant ainsi une forme de tradition non verbale qui alimente le patrimoine. D’autres formes d’art populaire se sont développées qui répondent non seulement aux besoins de créer, mais aussi, souvent, aux besoins socio-économiques. Dans nos grosses familles gaspésiennes comme ailleurs, cet apprentissage est une forme économique et écologique. On ne jette rien, on « passe » au suivant.

Un art qui persiste
Nous sommes fiers de constater que beaucoup d’éléments favorables semblent vouloir assurer la pérennité et la stabilité de l’art populaire. Disons qu’entre autres :

  • il y a de plus en plus de sculpteurs à travers le Québec qui assurent une relève;
  • de nombreuses expositions se sont tenues au cours de la dernière décennie, ce qui favorise la mise en valeur des œuvres et de leurs créateurs;
  • quelques volumes sont venus vulgariser et illustrer cette forme d’art rejoignant ainsi un autre public, celui des écoles, des universités et des amateurs d’art;
  • le public est devenu de plus en plus friand de ce qui se crée, fait à la main, délaissant un tant soit peu le prêt-à-porter;
  • la Gaspésie continue d’être un centre d’attraction touristique favorisant ainsi l’économie régionale;
  • les collectionneurs s’arrachent les pièces à gros prix, car la demande est forte.

De plus, on constate qu’un public plus jeune, les 35-45 ans, courtise sans gêne ces artistes populaires. On dirait qu’ils se retrouvent dans cette forme d’art, car ils sont capables de marier dans leurs décors le moderne et l’art populaire.

Dans toutes sociétés, il y a toujours des vagues, des modes, des courants de pensée. Certains passent, d’autres résistent; l’art populaire persiste et loin de perdre de la popularité, il en gagne. Ses adeptes s’en réjouissent. Et c’est tant mieux! La Gaspésie garde le cap comme étant un château-phare de la création populaire au Québec; elle partage cette palme avec la belle région de Charlevoix.

Pour en savoir plus : Adrien Levasseur, aux éditions Gid :

  • L’art populaire dans le paysage québécois, 2015, 348 p.
  • Les sculpteurs en art populaire au Québec, tome 1, 2008, 244 p.; tome 2, 2012, 216 p.

CONSULTER LE SITE
Consacré à la sculpture en art populaire

Magella Normand (1921-2000) de Cap-aux-Os, Paon, peinture sur bois et tiges métalliques,
38 x 43 x 51 cm.
Musée de la Gaspésie

Léonard « Léo » Lapierre (1928-2014) de Gaspé, Lapins en raquettes, bois et verre,
107 x 33 x 2,5 cm.
Musée de la Gaspésie. Don de Jeanne d’Arc Leblanc