Plusieurs zones grises subsistent quant aux premiers occupants·es du territoire gaspésien. La théorie généralement reconnue est celle affirmant que des individus auraient profité du couvert de glace durant la dernière grande glaciation afin de traverser en direction du continent depuis l’Asie et de poursuivre le gibier. Cette traversée durera des milliers et des milliers d’années. Grâce aux nombreuses fouilles archéologiques, les connaissances de cette époque lointaine ne cessent de s’accroître.

Marc-Antoine Charlebois
Historien et résident de Sainte-Anne-des-Monts

Les origines
En ce qui concerne la Gaspésie, il est admis que la couverture de glace se serait retirée environ 13 000 ans avant aujourd’hui. Ce changement fait émerger la terre et, par le fait même, une multitude de zones surélevées que l’on désignera plus tard par le nom de terrasses. Le niveau de la mer est considérablement plus élevé à cette époque. L’emplacement de la grande majorité des villages de la Haute-Gaspésie que nous connaissons aujourd’hui est situé sur une zone qui était jadis une centaine de mètres sous le niveau de la mer. Le site du phare de La Martre est, par exemple, la plage de cette époque.

Suivant le retrait des glaces, la première forme de végétation à apparaître est la toundra. On aurait été en mesure d’observer un paysage relativement semblable à ce que l’on retrouve à la cime des plus hauts sommets des Chic-Chocs actuellement. Des milliers d’années s’écoulent, puis les épinettes, les bouleaux et les sapins s’installent. Il s’ensuit une réaction en chaîne qui apportera différents mammifères qui, à leur tour, attireront les populations humaines.

La migration
L’occupation humaine de la Gaspésie aurait débuté il y a 9 000 ans. Les premiers groupes sont associés à la culture Plano. Différentes vagues de chasseurs auraient très lentement et graduellement migré depuis l’ouest du continent vers l’est afin de profiter du territoire gaspésien nouvellement accessible. La chasse à cette période est axée principalement sur le gros gibier, surtout le caribou. La lance est alors l’arme de prédilection des chasseurs. La technique utilisée consiste en la taille de pierres afin de former une pointe à deux faces symétriques qui servira à être projetée au bout d’une tige. On a plus tard donné le nom de biface à ces pointes caractéristiques. De plus petites pointes servant à la coupe et même au forage sont aussi largement utilisées.

La période archaïque qui fait suite au Plano est caractérisée par le début de la délimitation des territoires. Il s’agit d’une période encore méconnue qui n’a laissé que peu de traces jusqu’à aujourd’hui. On peut toutefois affirmer que les humains de cette période ne maîtrisent pas les techniques en lien avec l’agriculture, la poterie et la céramique.

Finalement, la période sylvicole (2 000 à 400 ans avant aujourd’hui) est celle qui se rapproche le plus de l’arrivée des Européens. Le point commun entre ces trois périodes est que les populations occupant la Gaspésie sont nomades. Elles s’établissent sur la péninsule principalement durant la saison estivale et peuvent ainsi profiter de l’abondance de gibier et des richesses alimentaires que la mer peut leur offrir.

Les fouilles
Il est impossible de traiter des fouilles archéologiques en Gaspésie sans mettre à l’avant-plan le travail du père Provost. Né en 1914, Roland Provost est ordonné prêtre en 1939. Professeur d’histoire à l’Université Saint-Joseph de Memramcook (Nouveau-Brunswick) de 1941 à 1948, il est attaché à la mission mi’gmaq de Gesgapegiag avant d’habiter, à partir de 1966 et durant de nombreuses années, à La Martre où il y occupe la fonction de curé. Roland Provost est déjà à son arrivée dans la municipalité un personnage bien connu de nombreuses personnalités publiques. Des correspondances avec Henri Bourassa ont d’ailleurs subsisté.

C’est donc un heureux hasard si le père Provost se trouve, sans le savoir à ce moment-là, à l’emplacement le plus prolifique de la culture Plano en Gaspésie. En effet, à la fin des années 1960, le cimetière de La Martre est déménagé. Lors du déplacement des sépultures, on découvre de nombreux vestiges semblant dater d’il y a plusieurs millénaires. Le père Provost supervise ses premières fouilles qui ne seront pas ses dernières.

Les années suivantes sont marquées par plusieurs fouilles archéologiques, non seulement à La Martre, mais également à Cap-Chat, entre autres. Les nombreuses découvertes intéressent plusieurs archéologues qui se mettent rapidement au travail sur les sites où les artefacts ont été découverts. La multiplication des fouilles dans différents secteurs de la région éclaircit ainsi le portrait de la présence humaine en Gaspésie il y a plusieurs milliers d’années. Durant les décennies 1980 et 1990, de nombreuses recherches sont effectuées sur les sites de Rivière-au-Renard, Tourelle, Cap-au-Renard et La Martre. La connaissance du mode de vie de ces habitants du passé ne cesse de s’accroître et permet de préciser leur alimentation et leurs façons de faire. On a ainsi pu établir que leurs campements temporaires avaient un feu au centre et qu’ils chassaient le caribou ainsi que l’ours noir et le phoque.

Au milieu des années 1990, un groupe de passionnés·es fonde le Centre archéologique de La Martre et organise l’activité Archéofête, tous deux destinés au grand public. Le Centre fermera au milieu des années 2000. En 2008, le père Provost décède, mais la société d’histoire existe toujours et les fouilles continuent de nos jours à révéler une multitude d’artefacts tels que ceux découverts au site du phare de La Martre lors de la décontamination du terrain ou lors des travaux relatifs au projet d’eau potable à l’automne 2020.

Le dévouement de nombreux passionnés·es a ainsi permis d’ouvrir une fenêtre temporelle menant vers la compréhension d’une époque lointaine. L’analyse du mode de vie de ces résidents du passé nous permet de constater que les richesses de la Gaspésie s’étalent sur des millénaires.

Photos (dans l’ordre) :

Réjean Roy, Des Planos installent leur campement, crayon et aquarelle digitale, 2021.
Musée de la Gaspésie

Réjean Roy, Des Planos chassent, crayon et aquarelle digitale, 2021.
Musée de la Gaspésie

Biface qui va sur une lance, découverte sur le site du phare de La Martre, environ 9 000 ans AA (avant aujourd’hui).
Site du phare de La Martre

Roland Provost (1914-2008).
Collection Marc-Antoine Charlebois