La nuit noire envahit la Gaspésie et ses villages côtiers en ces temps de guerre où la menace allemande semble bien lointaine. Mais, en mai 1942, elle devient soudainement une réalité nommée U-553. Ce sous-marin (« U-Boot ») commence ses ravages sur le Saint-Laurent. Dans la nuit du 11 au 12 mai, le SS Nicoya, un navire marchand britannique qui transportait du ravitaillement à partir de Montréal, est envoyé au fond du golfe par le sous-marin, entraînant dans la mort six membres d’équipage. Nous connaissons l’histoire du torpillage, mais qu’en est-il des survivants·es? Que sont-ils devenus? Comment la population locale a-t-elle réagi face à ce désastre?

Patrick Mathurin
Originaire de L’Anse-à-Valleau et résident de Rivière-au-Renard

Le sauvetage
Informés par la radio qu’un torpillage a eu lieu au large de Cloridorme, les gens des petits villages comme celui de L’Anse-à-Valleau surveillaient de très près le large pour tenter d’y apercevoir un drapeau qui pourrait les mettre sur la piste de naufragés·es de la veille. Sur le promontoire du golfe, plusieurs personnes assistent aux évènements qui se dérouleront à grande vitesse. Dans la matinée, après avoir aperçu un drapeau jaune à quelques milles1 au large, plusieurs habitants·es2 se doutent bien que cela pourrait être les rescapés. Dès lors, sous les regards et les interrogations de la population côtière, faisant fi de la férocité de la mer, de la force du vent et de la température, on apprête plusieurs bateaux à moteur dont ceux de Placide Mathurin, Origène Mathurin et Walter Boulay; il n’est pas question de laisser qui que ce soit voguer sur la mer à la merci de dame nature et de ses caprices. Les pêcheurs partent donc à la recherche des embarcations à la dérive dans l’espoir de ramener tout ce monde à la maison, de secourir les rescapés·es de ce premier torpillage en territoire canadien3. Il ne faut pas oublier Louis Huet de Cloridorme, postier de la Reine, qui fut le premier à apercevoir, sur la mer, le Nicoya en détresse. À cause du mauvais état des routes, ce dernier devait livrer les sacs de courrier par voie maritime.

Une fois sur place, c’est le soulagement. Il y a des dizaines de rescapés·es4 qui, malgré le froid et la peur, sourient aux hardis pêcheurs. Les barges tirent le bateau de sauvetage jusqu’à la grève et, selon les souvenirs de Gédéon qui remontent à plus de 70 ans, les passagères et passagers étaient bien habillés et portaient selon son expression « en masse de couvertures de laine ». N’ayant pas eu le temps d’apporter avec eux beaucoup de denrées, à cause de la rapidité de l’évacuation, ils ont cependant réussi à traîner des boîtes de Corned Beef, des arachides salées, de la mélasse en baril et des boites de chocolat. Gédéon et son cousin Normand se souviennent avoir mangé des tonnes de chocolat, gracieuseté des nouveaux arrivants·es. Aux dires de Normand, les jeunes du village en avaient tellement caché dans « le coteau » qu’ils savaient quoi manger pour déjeuner avant d’aller à l’école. L’évènement était si impressionnant et les jeunes tellement excités que l’école du village s’est retrouvée les bancs vides pendant quelques jours. Personne ne voulait rien manquer du spectacle.

Opération réconfort
Une fois les rescapés·es rassurés, les pêcheurs les ont transportés jusqu’à leurs maisons avec leurs voitures à cheval. Toujours d’après Gédéon, il y en avait une dizaine chez son père Nazaire et chez Placide, Walter et Ludger Boulay. C’est à ce moment que les femmes du village ont pris le relais et amorcé l’opération réconfort. Elles ont donc soigné les blessés·es, réchauffé celles et ceux qui étaient trempés, couché celles et ceux qui souffraient encore du mal de mer, nourri les affamés·es et causé de longues heures avec quelques-uns·es qui parlaient français. Malheureusement, un des rescapés·es souffrant d’une maladie était déjà mal en point à son arrivée au village. Bien que son état ne fût pas la conséquence du torpillage, il est mort le lendemain matin.

C’est le contingent militaire de Gaspé qui est venu, le lendemain du sauvetage, chercher ces victimes de la guerre. Mais à cause de la neige tardive en cette période de l’année, l’armée a dû laisser son camion blindé sur le haut de la côte et ce sont les habitants de L’Anse-à-Valleau, dont Victorin Boulay et son père, qui les ont montés tout en haut à l’aide d’un tombereau tiré par un cheval.

L’histoire continue
À bord du Nicoya se trouvait une jeune femme accompagnée de son enfant de deux ans : Mme Nathan Silverbeck et le petit Michaël. Après avoir passé quelques heures dans la chaloupe de sauvetage avec les autres victimes du torpillage, ils ont été transportés dans la maison familiale de Gédéon Mathurin qui se souvient encore très bien des évènements. Mme Silverbeck était l’épouse d’un officier de la Royal Air Force qui a été envoyée à Montréal par son mari pour la protéger de la guerre. Sauf que Montréal n’était pas sa ville et elle s’ennuyait. Elle a donc décidé de retourner à Liverpool, en Angleterre, avec son fils, pour rejoindre son mari, et ce, malgré la guerre qui y sévissait de plein fouet. Comme le destin fait parfois les choses de façon particulière, en voulant la protéger des Allemands en Europe, son mari l’a mise sur la route d’un U-Boot. Heureusement, elle et son fils s’en sont sortis indemnes. Avant de partir du village et pour remercier ses bienfaiteuses et bienfaiteurs, elle a donné des ustensiles en argent, des boîtes d’Eagel Brand5 et un appareil photo à la soeur de Gédéon. Malheureusement, l’appareil est parti en fumée lors d’un incendie et les souvenirs du même coup.

Le destin frappa encore l’imaginaire de L’Anse-à-Valleau et de Gédéon Mathurin en 2014. À la suite de recherches récentes, le « petit » Michaël a été retracé. Il vit aujourd’hui à Liverpool. Le Comité local de développement (CLD) du village a donc entrepris des démarches pour le faire venir à L’Anse-à-Valleau, lieu de son sauvetage. Mais à la grande surprise du comité, sa mère ne lui avait jamais parlé de son aventure qui aurait pu mal tourner. Telle ne fut pas sa stupéfaction d’apprendre qu’il a failli mourir à des milliers de kilomètres de chez lui lors du torpillage d’un navire qui devait le ramener à la maison il y a plus de 70 ans de cela. Ne reste plus qu’à attendre sa venue.

En septembre 2013, dans le cadre des journées de la culture, le CLD a dévoilé un tableau thématique sur le naufrage du Nicoya en présence de plus d’une centaine de personnes du coin. Lors de ce rassemblement, il a été possible de recueillir les propos de tous ces gens qui ont connu le naufrage, mais surtout de celles et ceux qui ont été aux premières loges de l’opération de sauvetage.

Notes
1. À l’époque, l’utilisation des mesures anglaises par les habitants·es de la place était la norme.
2. Témoignage de Gédéon Mathurin, alors âgé de 6 ans, obtenu en septembre 2013.
3. Jean-Marie Fallu, « Station de phare de Pointe-à-la-Renommée (Gaspésie) », revue de l’Amérique française.
4. Il y a 49 rescapés·es selon le rapport du gardien de phare à Pointe-à-la-Renommée, qui a aussi capté le message de détresse du navire la veille.
5. Florence Mathurin, soeur de Gédéon, mentionne avec humour que c’est de là que vient sa dent sucrée; témoignage obtenu en septembre 2013.

 

Photos (dans l’ordre) :

Les rescapés·es du SS Nicoya débarquent à L’Anse-à-Valleau, mai 1942.
Photo : Ian Tate
Collection Jean-Marie Fallu

Les rescapés·es prennent place dans un tombereau à cheval, mai 1942.
Photo : Ian Tate
Collection Jean-Marie Fallu

Les survivants·es du torpillage du SS Nicoya sont heureux d’arriver à la gare Bonaventure à Montréal, 1942.
Photo tirée de : Montreal Gazette
Bibliothèque et Archives Canada
Source : Musée naval de Québec

Mme Nathan Silverbeck, femme d’un officier de la Royal Air Force, et son fils Michaël, deux ans, ont passé quelques heures dans une chaloupe de sauvetage avec 26 personnes avant d’être secourus.
Photo tirée de : Montreal Gazette
Bibliothèque et Archives Canada
Source : Musée naval de Québec