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Les marches blanches

Les marches blanches

Les marches blanches

Photo de l'oeuvre [No. 29] EN CINQ TEMPS, 
Jeannot Rioux, hiver 2019.

À l’hiver 2019, l’artiste en art nature Jeannot Rioux et le photographe numérique Jonathan Desjarlais (Gaspé) ont travaillé à la conception et à la réalisation d’une installation photographique rétroéclairée intitulée [No. 29] EN CINQ TEMPS ; une présentation du Bureau satellite Vaste et Vague à Percé.

Au croisement de la fiction et de la critique d’art, l’autrice Claire Moeder (Caplan), revient sur la démarche du projet qui a nécessité aux artistes plusieurs sorties en plein à air, des milliers de pas en raquette et la prise de centaines d’images, réalisées dans cinq lieux du Grand Percé.

 

Les marches blanches

Claire Moeder

Tu courais le jour, je fixais la nuit. Mes yeux assemblés à tes pieds, aux abords des boisés, quand tous les arbres sont gris. Dans la trame en noir et blanc de l’hiver, nous avons coïncidé. En cinq temps, nous avons été réunis par les cercles sans sorcières, et les temps sont devenus lumière.

Tu avais tout pointé, énuméré, tracé. L’œuvre calculée voulait rester cachée dans le recto verso des lignes de ton carnet. Personne ne l’a vue. Puis, tu as dessiné une géométrie, une deuxième, une troisième, à la rencontre d’un horizon. Tu as marché en cercles, des milliers de pas. Tes pieds enroulent les lignes de vie, à quelques mètres du boisé. Ils t’éloignent de chez toi et te font revenir à ton point de départ. Tu ne comptes plus les heures et tu comptes les pas. Tu as tapé l’hiver sur le sol, en cadence blanche et craquante. Sur la ligne, rien ne dépasse. Personne ne t’a vu.

                   Tu as marché ton boutte.

J’arrive dans l’après, lorsque le temps passe ta foulée. Il est tard, je suis à contretemps. L’heure bleue s’épaissit et j’entre dans le noir, contre tes cercles blancs. Je me mets face à eux, à rebours de tes pas. Tu me regardes faire le tour : devant moi, la clairière, le marais, la surface ouverte en formes patientes et exaltées, entament une danse jamais vagabonde. C’est mon heure, celle des images fixes après les mouvements. Je compte à l’envers, je photographie en sens antihoraire. J’y perds le fil des heures déroulées en boucle sous le ciel, enroulées dans l’obscurité. Un brin provocateur, le sourire en demi-coin, tu me montres le sens de la marche : tu vas toujours contre le vent et contre le temps. Le temps, fidèle à lui-même, me dis-tu, a fait son boutte, et fuit en sens horaire.

                   Tu retournes dans ton dessin.

Tu places à nouveau tes pas, lumineux cette fois. Tu empruntes à nouveau les chemins silencieux du jour. Tu prends un deuxième souffle, lances tes pas à la course. Ils ressurgissent alors de l’ombre, en lucioles hivernales. Toi avec elles, effacez les bruits et tout ce qui fuit. La trace que tu laisses est un doublon de silence, là où tout est tu.

Au bout du souffle, il ne reste que moi, pas trop loin de toi. À te regarder dans mon œil de verre, à capter les mouvements de lumière. À l’affût, j’ai des secondes dans les yeux qui t’entourent et te pistent. Je perds soudain l’échelle du temps, je défais l’instant, je ne photographie plus que les lenteurs devenues sans heure. L’œil devient prioritaire et le sol se libère de chacun des pas. Je voulais que cela soit secret et visible à la fois. Pour que de tes pieds tout persiste, comme dans tes mains et ton carnet. Que dans la nuit rien ne résiste, et que l’œuvre se crée à nouveau. Demain, le vent la limera, la neige la reprendra. Tu recommenceras. Tu entreras dans le paysage, tu referas le jour et déferas la nuit. Par le même point d’entrée, toujours. Je serai là encore, un deuxième souffle dans l’heure bleue, la deuxième course sur l’autre versant de la création.

                   Maintenant, tu laisses de la place à la nuit.

 

[NO. 29] EN CINQ TEMPS

Découvrez le processus créatif des artistes et apprenez-en davantage au sujet de l’œuvre [No. 29] EN CINQ TEMPS, en consultant la page du projet sur le site Web du Bureau satellite Vaste et Vague

Voyez des images de la mise en espace de l’œuvre, de son inauguration et de l’atelier-découverte en art nature offert au Pavillon des Grandes Marées sur l’album photo



[No. 29] EN CINQ TEMPS, installation photographique rétroéclairée, 
Jeannot Rioux et Jonathan Desjarlais, hiver 2019.